jeudi 23 juin 2011

Réaction au dossier du Point sur la grande distribution

Je viens de finir le "dossier" du Point de cette semaine intitulé "Enquête sur un mal français - Le racket des grandes surfaces". Plusieurs articles le constituent. Après une page d'introduction, le premier analyse les pratiques d'analyse du comportement d'achat des clients (et les motivations qu'il y a derrière). Le second décrit la pratique de "management catégoriel", c'est à dire le fait de confier à un industriel la responsabilité de la gestion d'un rayon. Un vrai/faux est présenté dans un troisième. Un quatrième décrit le piège dans lequel les franchisés sont enfermés lorsqu'il s'agit de revendre leur commerce ou de changer de bannière. Le cinquième explore comment les enseignes séparent les activités foncières et de commerce pour générer de la rentabilité. Un dernier article relate l'histoire d'un agriculteur asphyxié par les centrales d'achat et qui a écrit un livre sur le sujet. Au bas des pages, un droit de réponse à Serge Papin, PDG de Système U qui réagit en un tiers de page aux questions posées par l'ensemble du dossier.

Le travail journalistique est documenté, il pose des problèmes qui sont réels. Il me laisse cependant avec un sentiment de malaise. On peut probablement reprocher beaucoup de choses à la grande distribution, mais là, les choses me paraissent biaisées, à charge et n'aident pas à comprendre à mon avis la réalité du secteur. Mais font des enseignes des épouvantails machiavéliques.

Première réaction sur l'expression "le mal français".
Rappelons que les enseignes de la grande distribution françaises sont parmi les plus puissantes au monde. Et que la grande distribution a contribué fortement à une évolution de la consommation. Rappelons que la croissance française est portée par la consommation. Le mal français a quand même quelques intérêts.

Seconde réaction sur l'angle de traitement du dossier.
Dans son introduction Sophie Coignard écrit : "L'enquête menée par Le Point auprès de certains d'entre eux suggère que l'esclavage comparé à leur condition (elle parle des franchisés) revêtirait presque un aspect humain". Ce genre de phrase me laisse toujours dans l'étonnement le plus grand. Il a le mérite, à défaut de nuance, de présenter d'entrée l'angle du dossier. Pas sûr qu'il en vend la crédibilité.

Troisième réaction. Le dossier présente plusieurs pratiques de types très différents sans les distinguer.
L'analyse des comportements et des intentions des consommateurs sur le lieu de vente par des techniques d'observation, d'entrevues avec des psy, de filmage et d'eye-tracking, ne sont pas limitées à la grande distribution. Elles s'appliquent dans tous les secteurs. "Big Brother" pour reprendre l'expression de l'introduction, n'est pas spécifiquement dans les hypers. Le vendeur de lessive fait tout autant d'études que l'enseigne. Il s'agit d'une évolution profonde du marketing (voir par exemple l'article de Wired : "Mind Reading - The new profiling technique that learns exactly what makes you tick and buy").
La séparation entre la gestion immobilière et le commerce résultent d'une adaptation stratégique à une loi. Au contraire certaines pratiques qui sont analysées dans le dossier dans la relation avec les franchisés et les fournisseurs sont de l'ordre du juridique et semblent résulter d'une stratégie délibérée de faire tourner la situation à son avantage. Il est frappant sur ce dernier sujet que les distributeurs n'aient pas d'espace pour réagir (peut-être parce qu'ils ne l'ont pas souhaité, ce n'est pas mentionné).

Quatrième réaction sur le fond : de l'importance de comprendre le modèle de profit.
La culture économique est peu développée dans la population. Elle l'est à un niveau macro, comme à un niveau micro. Le dossier n'aide pas à la développer. Il aborde, peut-elle sans le savoir, la question du modèle de profit des distributeurs (comment ils réalisent des bénéfices).
Il aborde le sujet en montrant comment les distributeurs font des marges importantes sur deux produits : les pommes (chiffres cités : 1,78€ sur un prix de vente de 2,5€) et une tranche de jambon (49%), laissant entendre que c'est abusif. Hors une donnée m'apparaît essentielle pour réfléchir sereinement à cette question : quel est le résultat annuel dégagé par les distributeurs ? Le chiffre est donné dans un autre article : le résultat net moyen peine à dépasser 1,5% du chiffre d'affaires. Dit autrement, au final les distributeurs ne font pas beaucoup d'argent. Beaucoup moins que la plupart des secteurs. Le dossier n'aborde absolument pas cet aspect des choses. S'il y a racket comme le suggère la une de la revue, il est finalement peu payant.
Où passe donc la marge ? Réponse évidente : dans les coûts de gestion de l'enseigne. Entretenir un magasin ouvert longuement durant la journée (ce qui facilite la vie des clients), bien entretenu, avec une grande diversité de l'offre, tout sous un même toit, et des produits toujours frais (ce qui génère des pertes), a un coût. La publicité dans un univers très concurrentiel a un coût.

Raisonner en terme de marge réalisée sur les produits n'a pas de sens. Cela entretient la confusion entre marge et bénéfices. Par exemple : le coût de fabrication d'une bouteille de Ricard ou de Red Bull est très faible. La marge brute industrielle (la différence entre le prix de vente hors taxe et, pour simplifier, le coût de fabrication) est absorbée par les opérations marketing indispensables pour vendre le produit. On peut toujours dire que Ricard pourrait baisser sa marge, vendre sa bouteille moins cher et mieux rémunérer ses employés et ses fournisseurs. Cela impliquerait de réduire les investissements en marketing / publicité, et donc à terme de réduire les ventes.

Conclusion

Je ne travaille pas dans la grande distribution. Mes activités comme consultant dans ce secteur sont anecdotiques. Je ne cherche pas à défendre les enseignes. Le dossier met en évidence certaines pratiques qui paraissent au moins désagréables.
Mais je suis dérangé par cette approche journalistique, qui me paraît destinée à vendre du papier en choquant, et qui ne cherche pas à expliquer vraiment le fond des choses, laissant le lecteur dans une incompréhension véritable des enjeux.
Qu'il y ait un problème de structuration de la distribution, certainement. C'est un sujet clé sur lequel il faut réfléchir. En particulier dans un pays dont la croissance est tirée par la consommation. Qu'il y ait un racket des grandes surfaces, pas convaincu. Quand on fait 1,5% de résultat net, on essaie surtout de survivre par tous les moyens, avec beaucoup de dégâts collatéraux.

vendredi 17 juin 2011

La transformation d'eBay

Dans le magasine Wired de juin, un article surprenant de James Surowiecki : « Going… going… gone. Auctions were supposed to be the new way to buy and sell everything. It didn’t turn out that way – just ask eBay ». Le post ci-dessous est une adaptation de ce texte.

eBay est une pépite créée en 1995. Fille du premier boom de l’Internet, elle a prospéré même pendant l’explosion de la bulle. En quelques années l’entreprise est devenue une référence avec son modèle de grand bazar où les achats se faisaient par enchères. Elle réalisait en 2010 9,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires.
Aujourd’hui les enchères ne représentent que 31% du chiffre d’affaires de eBay. La plupart des ventes sur le site s’effectuent par le bouton « buy it now » avec un prix fixe comme sur n’importe quel site de vente en ligne. Le modèle enchères répond de plus en plus à des usages de niches pour certaines catégories de produits, par exemple il représente 80% à 85% pour les voitures usagées. Les enchères sont particulièrement pertinentes lorsque des personnes ont des opinions différentes sur la valeur d’un bien et que les vendeurs manquent de connaissance sur la demande, situation caractéristique sur le marché des objets de collection.

Pourquoi les internautes se sont-ils détournés des enchères ?

Le désenchantement de l’expérience eBay
A ses débuts, participer à une enchère sur eBay avait ce que les économistes appellent un « bénéfice hédoniste ». L’enchère était une compétition. D’ailleurs ne dit-on pas gagner une enchère plutôt qu’acheter un produit. C’était ludique, stimulant, voire addictif. Utiliser eBay était en soi une expérience.
Mais le « snipping » (de l’anglais familier « faire une bonne affaire ») s’est développé. Cette pratique consiste à placer des enchères au dernier moment pour l’emporter. Dès lors pourquoi attendre sept jours pour se faire coiffer au dernier moment, systématiquement et sans pouvoir rien y faire. En outre, les internautes sont des plus en plus sensibles à l’efficacité et à la rapidité. Passer du temps pour acheter, suivre l’évolution d’une enchère, n’intéresse plus grand monde.
Les internautes se sont lassés. L’expérience eBay s’est désenchantée.

Des prix qui s’alignent sur ceux du marché
Cet intérêt pour les enchères se doublait du sentiment de faire une bonne affaire. Ainsi une étude de 2005 montre que lorsque les internautes avaient le choix entre un prix fixe en dessous du marché et une enchère, une majorité choisissaient de tenter leur chance.
Hors peu à peu les internautes se sont rendu compte qu’au final cela leur coûtait plus cher que prévu : ils se laissaient emporter dans les enchères, et multipliaient les soumissions sur des objets qu’ils n’avaient pas prévus.
En outre l’avantage prix de eBay s’est réduit. Un effet d’apprentissage collectif a joué, aidé par la multiplication des sites de comparaison des prix. Au cours du temps, les internautes ont appris la valeur des choses. Les prix fixés par les enchères se mirent à être de plus en plus justes, et les bonnes affaires de plus en plus rares. Un vendeur d’électronique sur eBay a réalisé une étude concluant que pour des iPods Touch le prix fixe et les enchères variaient de 2$ dans un sens ou dans l’autre.

Le développement de la concurrence et de modèle alternatifs
A ses débuts la grande diversité des biens était un avantage concurrentiel pour eBay. Aujourd’hui la vente en ligne s’est développée. Une multitude de distributeur en ligne et de spécialistes se sont développés. Ceux-ci sont excellemment référencés dans Google (avec la création d’adresses uniques pour chaque référence). Ainsi si à la fin des années 90 quelqu’un qui cherchait un objet rare avait pour réflexe de se rendre sur eBay, il commence aujourd’hui par Google pour trouver la liste des vendeurs existants et les comparateurs de prix.
Le modèle des enchères permettait à eBay d’entretenir l’idée de la bonne affaire. Hors depuis quelques années, la vente promotionnelle s’est développée massivement sur Internet à travers des modèles alternatifs : ventes privées, ventes groupées, ticketing, etc. (pensons à vente-privée.com, Groupon, etc.). Depuis 10 ans, le consommateur a pris du pouvoir, et se sent moins prisonnier du prix fixé par le vendeur. Il a trouvé des alternatives aux enchères de eBay.

Un modèle de facturation attaqué par Amazon
L’ancienne structure de facturation de eBay aux vendeurs était un pourcentage sur le prix de vente du produit et non du montant total de la facturation au client qui inclut les frais de transport ce qui encourageait ces derniers à maintenir des frais de shipping élevés.
eBay a connu une déstabilisation concurrentielle forte le jour où Amazon a choisi de réinvestir une partie de l’argent mis en marketing dans la livraison sans frais.

Enfin, dans le respect de l’esprit démocratique de eBay, certaines (rares) fraudes ont été mal gérées ce qui a terni l’image de la marque .

Conclusion

L’évolution de eBay est une revue de l’histoire de la consommation sur Internet. Elle montre comment :
- Les internautes sont devenus des consommateurs de plus en plus rationnels pour qui les critères de l’efficacité et du prix sont devenus primordiaux.
- La concurrence s’est multipliée avec des modèles d’affaires très diversifiés et parfois étonnants (pensons à Groupon par exemple).

Face à ces enjeux, l’entreprise a su se réinventer sous trois axes :
- Un ciblage des enchères sur des marchés de niches (en particulier les objets de collection).
- Une évolution vers la vente en ligne classique sur le modèle d’Amazon pour exploiter son image et sa base client.
- Une diversification vers des métiers nouveaux et très rentables : StubHub (vente de tickets), vente promotielle (Half.com) et surtout Paypal.

eBay va très bien, merci.

jeudi 16 juin 2011

Faut changer, ça presse - Réflexions sur l'avenir de la presse (partie 2)

Ce billet est la première partie d’une analyse de l’industrie médiatique, de la valeur de l’information et du rôle des journalistes. Ces billets se retrouvent à la fois sur ce blogue et celui de MA14.

Le travail du journaliste consiste à raffiner des données pour les transformer en information ayant de plus en plus de valeur-ajoutée. Nous distinguons cinq niveaux : les données, l’information brute, l’information raffinée, la connaissance et l’immersion. Explications et exemples.


1- Les données


Au départ il y a des données : des évènements, des faits, des témoignages, des rumeurs, des chiffres, des commentaires. Le travail du journaliste est de travailler ces données pour produire une information : elle est vérifiée et les sources sont croisées.

2- L'information brute


(Le terme retrouvé souvent dans de la littérature est «information pauvre», nous l’avions utilisé donc pendant l'atelier, mais comme il semblerait que cela en ait un peu choqué certains, nous la renommons ici. :) )

L’information brute, est la matière première qui alimente la presse. C'est le travail de base des agences de presse dont les fils de nouvelles alimentent en continu les entreprises de média.

Il y a quelques années, les informations contenues dans les fils de nouvelles avaient beaucoup de valeur parce qu'elles n'étaient pas accessibles au lecteur. Le journaliste avait un rôle d'intermédiaire qui avait le temps de sélectionner et hiérarchiser l'information : il n'y avait pas de poste radio ou TV d'information continue et les journaux sortaient une fois par jour. Aujourd'hui ces fils de nouvelles sont directement accessibles sur tous les sites d'information et sur les sites des agences de presse elles-mêmes (ex. Reuters Canada), sur d'autres supports Internet en push (twitter, Facebook, flux RSS) et aujourd'hui sur les outils mobiles (téléphones, tablettes, etc.). Certains opérateurs mobiles ont même un service d'envoi par SMS d'information.

Quelle est donc la valeur de cette information ?



Le 7 mai, à 07H43, heure de Québec, après l'opération d'élimination de Ben Laden, Le Monde affichait sur son site un article vedette intitulé : « Ben Lade aurait vécu au Pakistan pendant 7 ans ». A la même minute, Libération publiait sur le sien un autre gros titre : « Ben Laden aurait vécu cinq ans à Abbotabbad ».

Cette anecdote donne un indice sur la perception qu’à un lecteur de ces informations qui semblent, à première vue, diverger. Les deux informations sont vraies. Elles ont été vérifiées auprès des sources concernées. Mais quelle est leur valeur ? Faible. En tant que lecteur, je savais qu'elles changeraient dans les heures qui viennent. Pour moi, comme lecteur ces informations n'ont pas assez de valeur pour que je paye pour elles.

La date d’expiration de l’information

L'information brute est difficile à monétiser. Elle met aussi les journaux en difficulté. Ils vendent en effet une masse information brute, sans grande valeur-ajoutée, qui est disponible gratuitement ailleurs. Pire encore, il la distribuent dans leurs versions papier, ils vendent une information périmée, dont la version actualisée est disponible sans rien payer (sur internet, sur les chaînes d'information en direct radio et TV).

Certaines expériences cherchent à valoriser cette information brute. Le direct du Monde.fr est particulièrement intéressant à ce titre.



Ce procédé est mis en place pour les événements majeurs (comme le tsunami, Fukushima ou l'affaire DSK). Sur la page du site du journal une application Java ouvre une fenêtre dans laquelle les abonnés peuvent poser des questions en lien avec l’événement. Un journaliste se charge de donner des éléments de réponse en orientant le lecteur vers des ressources en ligne : articles du Monde, d’autres journaux, sites de référence, billets de blogues, vidéos etc. Ce service offert par Le Monde aide le lecteur à faire le tri dans la masse d’information disponible.

3- L'information raffinée


(Nous l'avions nommée information riche pendant l'atelier.) Il s'agit de traiter l'information brute pour produire une information raffinée qui a plus de valeur pour le lecteur. C'est une autre fonction essentielle du journalisme. L'enquête sur un sujet d'actualité, le reportage, l'édito sont quelques processus de raffinage de l'information.


Un exemple : un site comme Mediapart annonce qu'il va au delà du simple relais d'information pour se spécialiser dans l'investigation, l'enquête et les scoops. Les journaux satiriques comme le "Canard Enchaîné" sont aussi des raffineurs d'information à travers le regard décalé qu'ils portent sur l'actualité.



Un autre axe possible est l'utilisation du multimedia. Quelques exemples : le New York Times est très actif dans ce domaine. Il propose sur son site une carte interactive de Manhattan qui recense tous les crimes avec des détails sur les meurtriers, les victimes, les motifs et l'arme utilisée, ou un montage interactif pour montrer l'avant / après tsunami au Japon. Libération a créé Libe-Labo un site multimédia sur lequel sont produits des podcasts audio ou vidéo dans lesquels apparaissent des journalistes de la rédaction ainsi que des invités pour commenter l'actualité, des parodies, etc.

4- La connaissance


Selon les dictionnaires : l'information est un ensemble de données intelligible qui prend un sens. La connaissance est une structuration des informations pour leur conférer un sens plus large. Dans le cas de la presse cela signifie prendre le temps de décrypter, d’analyser, d’expliquer, de prendre de la distance par rapport à l’événement pour lui donner de la perspective. Les citoyens sont en attente de cela : une explication de ce monde qu’ils ne comprennent pas.

En France, les quotidiens connaissent une chute des ventes dramatique. En revanche, le marché des hebdomadaires, des mensuels et des magasines en général se porte bien et est en croissance. Pourquoi ? Précisément parce qu’on y retrouve une information riche (raffinée), voire complexe, vulgarisée ou analysée (l’interprétation de l’information de la semaine ou du mois, par exemple). Au Québec, les journaux du samedi se vendent mieux, la dimension magasine y est pour beaucoup.


Un site comme Slate se positionne ainsi : «Slate est un magazine en ligne d'analyses, de commentaires et de débats sur l'actualité». Ils mobilisent pour cela des signatures prestigieuses. Un des défis dans ce contexte est celui de la compétence. Souvent la connaissance peut-être du côté des blogueurs qui s'expriment sur des sujets dont ils sont des professionnels (professeurs, chercheurs, chefs d'entreprises, magistrat, avocats, économistes, etc.). *

Ce sont ceux-là même auprès de qui le journaliste va chercher un commentaire. Au contraire pour des raisons de modèle économique, les journalistes sont de moins en moins spécialisés : ils sont de plus en plus nombreux à devoir couvrir plusieurs domaines et ont de moins en moins de temps et de ressources pour approfondir leurs sujets. (Quelques fois ils utilisent leur blogue personnel pour travailler sur ce qui les intéresse.) C’est une raison pour laquelle, les blogues s’installent sur les sites des journaux. (Par ailleurs, la distinction entre ce qui est un blogue et un article est de moins en moins claire.) Certains organes comme Liberation ou LeMonde offrent même des services d’hébergement de blogues.

Plus que de l’information linéaire

Les webdocumentaires constituent un nouveau format qui revisite le documentaire en proposant plusieurs niveaux d’information, une multitudes de ressources (texte, entrevues, vidéos, photos, etc.) permettant au lecteur de faire son propre cheminement, d’approfondir les points qui l’intéressent plus particulièrement. Voir par exemple l’excellent : « Avant l’expo » qui explore les transformations de Shangaï avant l’exposition universelle. Le Monde semble particulièrement miser sur la diffusion de ce type de documentaires.



5- L’immersion


L’immersion est l’idée de plonger le lecteur au cœur de l’information, de le rendre acteur. Cela répond à une tendance lourde, qui voir le consommateur devenir consommacteur, c’est à dire un acteur impliqué dans la production de ce qu’il consomme. Parce qu’il est directement impliqué, la valeur perçue pour le consommateur est plus élevée. (Cela correspond à l’idée d’expérience et de transformation dans l’échelle de Pine et Gilmore).

L’immersion peut prendre de nombreuses formes. Une des plus commentées est le journalisme citoyen. De manière plus « soft », il existe de multiples façons d’impliquer la communauté, dit autrement de faire du media un espace de socialisation. Le site Le Post en est un très bon exemple (nous y reviendrons dans un prochain message).

Le ludique est un autre axe d’immersion du lecteur. Un exemple extrême (et éthiquement condamnable) est celui de Kuma War qui n’est pas un organe de presse, mais un site qui produit un jeu vidéo d’immersion dans l’actualité. Depuis 2004, tous les mois, un scénario est proposé qui permet à l’internaute de jouer le rôle d’un militaire intervenant sur des événements de l’actualité (prises d’otage ou interventions contre Sadam Hussein ou Ben Laden par exemple).

 



Exemple plus recommandable, le remarquable webdocu du Monde « Voyage au bout du charbon » qui présente le contenu d’un véritable documentaire rigoureux sur une mine de charbon chinoise, et qui propose à l’internaute de se mettre à la place du reporter sur le terrain qui recueille l’information (l’entrevue avec le patron de la mine donne une bonne idée de la difficulté du métier). L’internaute doit prendre des décisions, choisir ses questions, etc. Au delà de l’information l’internaute vit donc une expérience qui l’implique dans la production de l’information qu’il consulte.

Lors de notre présentation, certains ont nommé «scénarisation» ce processus de transformation de l’information. Il est vrai que de présenter l’information dans un ordre changeant tient plus d’un travail de mise en scène et de narration à multiples posisbilités (ça peut même rappeler les Livres dont vous êtes le Héros). Mais ces exemples sont les balbutiements d’une industrie qui cherche à augmenter la valeur de son offre et à se battre pour retenir l’attention, e temps et l’argent des consommateurs distrait pas les multiples autres occupations plus divertissantes les unes que les autres.

(à suivre...)

samedi 11 juin 2011

Faut changer, ça presse - Réflexions sur l'avenir de la presse (partie 1)

(Courriel corédigé avec Isabelle Lopez de MA14, publié aussi sur le blogue de MA14).

Samedi le 28 mai dernier, nous (Isabelle Lopez de MA14 et Jean-François Rougès) animions un atelier au Mediacamp de Montréal intitulé : Le Web est-il une opportunité ou une menace pour la presse? Et pour ses artisans?



La recherche derrière la préparation de cet atelier nous a donné envie de partager nos réflexions plus profondément. De même cela pourrait nous permettre de préciser certains points de vue qui ont été rapidement évoqués lors de notre présentation.

Ainsi, nous vous proposons dans les jours à venir une série de posts pour restituer la nature des échanges que nous avons eus lors de cet atelier. Nous remercions tous les participants qui ont enrichi notre réflexion. Nous les invitons à continuer avec nous la réflexion.

Mise en bouche : le point de vue de Rodolphe Belmer


Dans une entrevue au Point, Rodolphe Belmer, le patron de Canal+ et d' i>TELE explique pourquoi il a banni l'utilisation de Twitter dans les émissions diffusées par ces chaines. Ses arguments sont particulièrement intéressants.

Citations :

  • Sur le contrôle de l'information : «Je pense que les grands médias ont tout intérêt à assurer les règles de contrôle de l'information. Une chaîne comme Canal+ ou I>télé doit pouvoir maîtriser sa ligne éditoriale et non reprendre à son compte des twitts sensationnalistes quand ils ne sont pas erronés.»

  • Sur le rôle du journaliste dans notre période infobèse : «Dans ce monde totalement "désintermédié", la cohérence et la rigueur de l'information sont encore plus importantes.»

  • Sur la valeur de l'information : «Avant, les médias vendaient de l'info. Dans le monde actuel, l'info en soi n'a plus de valeur. Ce qui prend de la valeur, c'est l'information vérifiée, classée, hiérarchisée et analysée.»


De la consommation de l’information et de sa monétisation Nous aurions lu cette entrevue une semaine plus tôt, que nous aurions eu quelques arguments de plus. Notre objectif était de proposer à la communauté de gens des médias présents un regard différent. Nous y avons apposé une combinaison de nos cadres d’analyses : sous l’angle des modèles d’affaires et de la valeur-ajoutée du dialogue avec la communauté...

Un premier constat paradoxal : il n'y a jamais eu autant de consommation d'information et pourtant la presse est en crise. La question peut se concentrer sur les supports de diffusion : les journaux, Internet, Twitter, Facebook et les Apps des téléphones intelligents. A notre avis ce n'est qu'une partie de la question. Nous avons donc abordé le sujet sous l'angle de la valeur-ajoutée.

  • Dans un premier post nous verrons comment il est possible de créer de la valeur-ajoutée en raffinant l’information.

  • Dans un second post nous nous intéresserons aux supports de l’information (du papier au virtuel).

  • Dans un troisième post nous verrons comment le dialogue avec la communauté est source de valeur ajoutée.

  • Enfin dans un quatrième post nous nous intéresserons aux modèles de monétisation possibles.


Au sortir de ce brassage d’idées, pas de solutions, mais, nous l’espérons, quelques éléments pour stimuler des idées nouvelles et un de belles discussions.

À suivre donc.

jeudi 19 mai 2011

Internet a de l’avenir ☺ LOL PTDR (partie 2)

Pour relancer la réflexion sur l'impact de l'Internet, quelques données :

Quelques chiffres :
Pour la première fois, Amazon a vendu plus de ebooks que de livres papier le mois dernier, soit trois fois que pour la même période en 2010.
En 2010 Skype (fondé en 2003) compte 100 millions d'utilisateurs chaque mois, utilisant plus de 100 millions de minutes de communication audio ou vidéo. L'entreprise a été acquise par Microsoft pour 8,5 milliards de dollars.
Selon une étude du Pew Research Center, pour la première fois en 2010, Internet a surpassé la télévision comme première source d'information chez les 18-49 ans - et plus encore auprès des 18-29 ans.
Netflix, le service de location en ligne de films représente aujourd'hui 25% de la bande passante aux Etats-Unis.

Deux exemples de nouveaux modèle d'affaires :
MyMajorCompany a mis un place un système dans lequel les internautes investissent comme des microproducteurs sur les artistes qui les intéressent. Lorsqu'un certain montant est atteint, le disque est produit. L'entreprise a été lancée par un succès retentissant : Grégoire, parmi les meilleurs vendeurs de disques en France. Fort de ce succès MyMajorCompany s'est associé à l'éditeur XO pour utiliser la même logique pour publier de nouveaux auteurs. Fin juillet 2010 le site comptabilisait déjà 88800 mises d’éditeurs amateurs pour les 104 auteurs présents (plusieurs ont atteint les 20 000 euros nécessaires).

ZapQuébec est un service de mise à disposition d'Internet sans fil gratuit dans des lieux publics (bars, restaurants ou autre). Pour décider des lieux où implanter le service, le modèle a été totalement inversé. Un site a été créé moijezap.org. Là, les internautes peuvent signaler les lieux où ils souhaitent voir implanté le service. Les autres internautes peuvent voter. Lorsque le nombre de votes atteint un certain niveau, un représentant de ZapQuébec va voir le restaurant ou le bar avec des arguments imparables. (Parlez donc à MA14 pour les détails - boîte de ma blonde pour que les choses soient transparentes -. Ce n'est pas du placement produit ;) je crois vraiment que ce modèle de co-construction avec la clientèle a un immense avenir).

Une anecdote :
Pepsi vient de présenter un prototype de "distributeur automatique social". Il permet d'acheter une boisson pour soi et en payant et en entrant un nom et un numéro de mobile, on peut en acheter pour un ami qui ira le récupérer dans la machine la plus proche.


Comment Internet a bouleversé le modèle d'affaires dans le secteur de la musique :

Un constat de base, le piratage a complètement bouleversé le secteur. Selon le «Recording Industry In Numbers 2011» de la Fédération internationale de l’industrie du disque (IFPI), les ventes mondiales de musique ont baissé de 56,9% en dix ans, avec un plongeon spectaculaire entre 2007 et 2008.
En France, les chiffres clés pour 2010 sont les suivants (source : Syndicat National de l'Edition Phonographique) : Entre 2009 et 2010 les ventes en magasins on chuté de 12,7%, alors qu'elles ont progressé de 32,4% en ligne (internet fixe), ce qui ne permet pas de compenser puisqu'on constate une baisse globale de 9,6%. Depuis 2007 la baisse globale est de 30%.
Dans ce contexte les producteurs de disques se sont vus en grande difficulté. Mais qu'en est-il des artistes ?

Une étude de la CEPREMAP (Centre pour la recherche économique et ses applications) s'intéresse à l'impact des technologies sur l'évolution des revenus dans le domaine de la musique permet de répondre précisément à cette question.
Premier constat : entre 2000 et 2010 le revenu médian des musiciens a connu une légère amélioration. Mais alors quid de l'effet du piratage.
L'internaute peut avoir deux objectifs en procédant par téléchargement illégal : remplacer un achat légal (effet de substitution qui réduit les revenus) ou aller voir si la musique lui plait pour découvrir l'artiste avant d'acheter un disque ou d'aller à un concert (effet d'échantillonnage qui peut augmenter les revenus et compenser les effets de substitution). L'étude montre que ces effets jouent différemment en fonction des acteurs car les maisons de disques ne sont pas celles qui recueillent la plupart du temps le plus les revenus générés par les concerts et les produits dérivés, alors que les concerts sont la première source de revenus pour les artistes. Il en résulte que les perceptions sur le piratage varient :

- Les maisons de disques perdent du fait des effets de substitution : elles vendent moins de disques. Il en va de même des artistes autoproduits. Leur perception sur le piratage est très négative.

- Plus les artistes sont connus, plus leur avis vis-à-vis du piratage est négatif.

- Cependant les artistes qui font de la scène ont une perception plus positive : les effets d'échantillonnage contribuent, avec tous les effets de bouche à oreille sur le net, à ce qu'ils se fassent connaître et leurs permettent de remplir des salles et de vendre des disques.
Ce fut le cas par exemple des Cowboys Fringants ou de Mister Valaire. La vidéo ci-dessous montre "la propagation virale de la musique de Mister Valaire depuis septembre 2007, moment où le groupe a opté pour la gratuité de la musique comme propulseur qui leur a permis de joindre plus de 60 000 téléchargeurs situés dans plus de 58 pays différents" (source : blogue de Guillaume Deziel).



- Les artistes qui font peu de scène et travaillent beaucoup en studios y perdent puisqu'ils ne tirent pas bénéfice des effets d'échantillonnage. Leurs perceptions sont plus négatives.


Du 360° au 063°

Le modèle classique de l'industrie est celui dans lequel les maisons de disques enregistrent et mettent en marché des disques et des producteurs gèrent les tournées.

Pour permettre aux maisons de disques de ne pas perdre de l'argent avec un artiste des contrats dits 360° se sont développés. Ils permettent aux compagnies de gérer l'ensemble des droits dérivés de l'artiste : les disques, mais aussi les concerts et autres produits dérivés. (Tel est le choix par exemple de Madonna ou Lady Gaga, ce qui explique que leurs maisons de disque ont tous les intérêts pour les promouvoir).

Un modèle intermédiaire est celui de mymajorcompany dans laquelle, pour permettre de faire émerger de nouveaux artistes, les fans investissent dans leurs favoris ayant un contrat avec la compagnie de production.

Mais un autre modèle d'affaires peut-être imaginé. Il s'agit du contrat 063°, le strict contraire du précédent. Dans ce type de contrat, l'artiste reste seul propriétaire de ses droits. Les nouvelles technologies lui permettent de s'autoproduire (enregistrer et diffuser sa musique, faire sa promotion). L'idée est de réunir autour de l'artiste des investisseurs qui vont mettre de l'argent pour exploiter la "propriété intellectuelle" que constitue l'artiste. Et là tous les supports sont possibles : musique, spectacles, produits dérivés, site internet, jeux, émission TV, etc. Dans ce contexte la musique peut même être considérée comme un produit d'appel pour attirer une clientèle. A ce titre la gratuité peut-être une façon de se faire rapidement une place sur le marché pour des artistes moins connus ou à plus faible diffusion.

Conclusion : et l'art dans tout cela ?

Je dois reconnaître un modèle d'affaires pertinent ne fait pas de la bonne musique. Reste la question du talent.
Cependant des modèles d'affaires plus souples, plus centrés sur l'artiste que sur les profits d'une maison de disque, qui cherchent à monétiser la propriété intellectuelle sous plusieurs supports, peuvent permettre de faire émerger de nouveaux artistes. On voit ainsi se dessiner de nouveaux besoins pour les artistes : des professionnels qui peuvent les aider à exploiter leur production de manière innovante, sous de nouveaux supports.
Pas de doute, le modèle d'affaires de la musique a vraiment été changé par l'Internet. Poursuite de la réflexion dans un prochaine partie. Nous irons faire un tour dans le secteur de la presse.


Un site pour continuer la réflexion : Le blog de Guillaume Déziel - Musique 2.0 : Donner pour mieux vendre

dimanche 15 mai 2011

Internet a de l’avenir ☺ LOL PTDR

Quelques faits qui m’ont frappé, surpris, enthousiasmé ces dernières semaines.

Forte de sa position dominatrice, Google se diversifie en série. En quelques semaines, plusieurs annonces. Google lance la distribution d’ordinateurs équipés de l’OS Chrome et fonctionnant « dans les nuages ». Ils seront fabriqués par Acer et Samsung. Google lance un service de juke-box personnel, « music », qui permet aux utilisateurs américains de stocker en ligne leur musique pour l’écouter de partout. Google expérimente un concurrent de Groupon à Portland. Google va expérimenter les technologies de paiement sans contact ("near field communications" ou "NFC") avec des terminaux mobiles, et financer l'installation de plusieurs milliers de terminaux chez des commerçants de New York et San Francisco.

Autre constat : le jeu en ligne a de l’avenir (et est probablement un secteur clé pour le futur. J’y reviendrai un jour). Exemples.

Le comité sectoriel du commerce de détail du Québec a lancé en avril deux jeux en ligne de formation à la vente (conclure une vente, cerner les besoins des clients, traiter les plaintes). Il est reconnu dans le cursus de formation reconnu par le ministère.

Zynga est le leader des jeux en ligne se greffant sur Facebook. En un mois (décembre 2010) son jeu Cityville a attiré 84,2 millions de personnes. Les joueurs procèdent à des micro-paiements pour acquérir des éléments pour progresser plus vite dans le jeu. Et ça marche. En 2010 l’entreprise a réalisé un chiffre d’affaire estimé à 450 millions de dollars (en croissance expresse). Le phénomène est tellement fort que cela devient un outil marketing. Ainsi Lady Gaga (ou son producteur) a mis en place un partenariat avec Zynga pour la sortie de son prochain album. A partir du 17 mai, une ferme sera ouverte dans FarmVille (un autre jeu de la marque). Nommée GagaVille, à l’esthétique stylée Lady Gaga (licornes, moutons motorisés et cristaux), les joueurs qui la visiteront pourront écouter des chansons inédites, ils recevront des zCoins, points qu’ils pourront échanger contre des objets virtuels limités qu’ils pourront utiliser dans les jeux de Zynga auxquels les fans aiment jouer.

Des modèles d’affaires différents se mettent aussi en place. Ils s’appuient sur des approches de pull. La chaîne de valeur s’organise à partir de l’agrégation des demandes des clients. Exemples.

garmz.com est une start-up autrichienne. Des designers de partout sur la planète y déposent des dessins de leurs créations, des clients peuvent décider d’acheter. Si le volume est suffisant, les

Myfab.com est une entreprise d’achat direct dans le domaine du meuble. Les clients votent sur les produits qui constitueront la prochaine collection. Lorsque le nombre d’acheteurs d’un produit est suffisant, la production est lancée. Plus d’intermédiaires, plus de stocks : les frais sont réduits, les prix aussi. Les clients peuvent suivre la fabrication et la livraison des produits en ligne.

En passant, on estime qu’en 2011 un milliard de personnes seront équipées de téléphones intelligents.

Et dans les chiffres.....

Moins anecdotiquement, un rapport de McKinsey & Cie, « L’impact d’Internet sur l’économie française » permet de mesurer l’ampleur du phénomène.

Dans cette étude 400 PME ont été interrogées.

Du point de vue macroéconomique :
La filière Internet (télécomm via IP, informatique liée à Internet, activités économiques basées sur le web) a contribué au quart de la création nette d’emplois en France entre 1995 et 2010 (700 000 emplois dont 50% dans des entreprises dont Internet est le cœur d’activité. Auxquels il faut ajouter 300 000 emplois indirects). Et à un quart de la croissance en 2010 (qui certes n’était pas bien forte). Cette contribution s’est accélérée : 10% sur les quinze dernières années, 20% sur la période 2005-2009 et 25% entre 2009 et 2010.
Bilan : la part de la filière représente 3,2% du PIB en 2009, soit plus que l’énergie, les transports ou l’agriculture. En 2015 elle devrait s’élever à 5,5% du PIB. Or la performance de la France en matière de développement de la société de l’information reste moyenne. Si elle s’alignait sur les cinq pays développés de tête, le poids économique en 2015 pourrait être supérieur du quart (160 milliards d’euros potentiels contre 129 milliards prévus). Indice du phénomène : Le secteur public est relativement peu présent. Ainsi alors que les dépenses publiques représentent plus de 23% du PIB en 2009, la part du secteur public (consommation + investissement) ne présente que 13% du PIB de la filière internet (contre 25% au Royaume-Uni par exemple).
Autre indicateur que la France n'est pas à l'absolue pointe : la balance commerciale de la filière internet française est très légèrement déficitaire.

Du point de vue des entreprises :
75% de la valeur-ajoutée créée l’a été par des entreprises traditionnelles ayant développé des activités en ligne. Internet n’est donc pas qu’une affaire de spécialistes, mais bien une technologie qui bouleverse en profondeur l’ensemble des chaînes de valeur des entreprises.
Les entreprises à forte intensité web ont crû deux fois plus vite que les autres et ont exporté deux fois plus. (4% du CA à l’export, contre 2,6% pour la moyenne et 2% pour celles à faible intensité web).
Internet a permis de réaliser 15% de gains de rentabilité en moyenne par la combinaison d’une amélioration du chiffre d’affaires (+8%) et une réduction des coûts (-7%).
Le site de la SNCF est le premier site de e-commerce en France.

Du point de vue des Internautes :
Les internautes français dépensent en moyenne 1000 euros par an dans des achats en ligne contre 1900 euros au Royaume-Uni.
L’étude calcule le « surplus de valeur » créé pour les clients. Il s’agit des services gratuits accessibles sur Internet. Le montant en 2009 a été de 7 milliards d’euros (36 euros par mois et par foyer connecté).
Les réductions de prix des achats sur Internet par rapport aux magasins physiques est estimée à 2,5 milliards d’euros.
53% des internautes ont préparé leur achat en ligne avant d’acheter en magasin. Cela représente un montant de 28 milliards d’euros en 2009 et l’équivalent de 150 000 emplois induits.

Conclusion :

Internet est une technologie au cœur des transformations économiques actuelles. Les entreprises classiques jouent de leurs avantages et l’intègrent dans leurs chaînes de valeur. Ainsi que ce soit dans la distribution de l’épicerie en ligne ou dans les services financiers, hors quelques niches, ce sont les acteurs traditionnels qui ont gagné en s’appuyant sur leurs capacités : image de marque, connaissance des métiers, réseau de partenaires, etc.
Par ailleurs des pure players sont apparus qui proposent des modèles d’affaires parfois surprenants, plus souples, plus pull, dans un mode que Jacques Chaize de manière visionnaire appelait l’hypertexte. C’est à dire une organisation de la chaîne de valeur qui se déclenche en fonction de la demande des clients. Cette approche change effectivement tout : la gestion des opérations, de la logistique, et du marketing.

Dans un prochain message nous verrons sur la base d’une étude du Centre de la Recherche Economique et ses Applications (CEPREMAP) l’impact de l’Internet dans l’économie de la musique.

dimanche 8 mai 2011

L'opportunité Afrique

Dans la Harvard Business Review de mai, un article sur le potentiel de croissance du marché africain.


Un continent en croissance

La croissance du continent est régulière : supérieur à 4% depuis 2003. Avec des sommets en 2004 (5,6%), 2005 (5,2%), 2006 (5,8%) et 2007 (5,9%). Les impacts de la crise se faisant sentir en 2009 avec un petit 2% de croissance.
Depuis 2000 le continent a été la troisième région avec le plus de croissance sur la planète derrière l'Asie du Sud-Est (7,2%) et à égalité avec le Moyen-Orient (4,7%), loin devant l'Europe centrale et de l'Est (4,3%) et l'Amérique Latine (3,1%). Sur la même période la planète avait une croissance de 2,6%, plombée par les pays développés (1,5%).
Depuis 2000 les pays africains ont réduit leur dettes détenues par l'étranger de 82% du PIB à 59% et leurs déficits de 4,6% à 1,8%, et leurs taux d'inflation de 22% à 8%.
Le nombre moyen de conflits sérieux a baissé passant de 4,8 par an dans les années 90 à 2,6 dans les années 2000.
Enfin la croissance démographique du continent lui donne des perspectives uniques pour le futur.

L'émergence d'un marché intérieur

L'Afrique n'est plus seulement un lieu d'investissement pour produire à moindres coûts. Une classe de consommateurs émerge. Les ménages considérés comme des classes moyennes (10 000 à 20 000 dollars de revenus par an) est passée de 11% en 2000 à 14% en 2008 avec une perspective de 17% en 2020. Les consommateurs émergents (5 000 à 10 000 $ de revenus par an) sont passés quant à eux de 18% en 2000 à 21% en 2008 et sont prévus d'être 23% en 2020 (source : McKinsey Global Institute).
Un chiffre étonnant : en 2008 les Africains ont dépensé 860 milliards en biens et services, soit 35% de plus que les Indiens.
Trois considérations en voyant ces chiffres :
- L'ascension sociale est rapide : les classes moyennes se développent plus rapidement que les consommateurs émergents. Un marché de consommation intérieur est en train d'émerger très rapidement. Le développement du marché de la téléphonie mobile est un bon exemple (depuis 2000, 316 millions d'Africains se sont abonnés)
- Les revenus de la classe moyenne restent relativement faibles. Il sera donc nécessaire d'adapter l'offre.
- Enfin cela signifie qu'il reste encore une majorité de la population qui reste dans la misère.

Des situations très contrastées

Les économies nationales sont à des niveaux de développement très différents. Les auteurs distinguent quatre types d'économies en fonction de trois critères :
- la part du secteur manufacturier et de service dans le PIB.
- le montant des exportations par habitant.
- le PIB par habitant.

Les pays les plus riches (PIB par habitant supérieur à 5000$) sont de deux types :
- Guinée Equatoriale, Libye, Angola, Gabon et Algérie ont des économies de rente basées sur l'exploitation des hydrocarbures.
La part du manufacturier et des services y est faible (moins de 50%).
- L'Afrique du Sud et l'Ile Maurice, pays dans lesquels l'industrie et les services représentent plus de 95% du PIB et tournés vers l'exportation. Signalons à ce titre le modèle original de développement de l'Ile Maurice qui s'est tourné vers un développement durable et de qualité basé sur le tourisme haut de gamme et la montée en gamme des entreprises textiles de sa zone franche (son avantage coût du travail s'est réduit avec son développement et les industries bas de gamme se sont délocalisées).

Les auteurs distinguent donc quatre groupes de pays :

- Les exportateurs d'hydrocarbures.
Beaucoup sont riches (voir ci-dessus), d'autres le sont moins comme le Nigéria ou le Congo. Le Tchad est miséreux. Ces économies sont des économies de rente, dépendantes des cours internationaux. Dans certains pays la richesse produite est captée par les proches du régime ou les compagnies étrangères exploitantes, mais d'autres profitent de cette manne pour se diversifier. En Angola il est prévu que la banque de détail croisse de 6,8% par an d'ici 2020, les services de télécom de 5,2% et les biens de consommation hors nourriture de 4,4%. Au Nigéria la contribution des services à la croissance est légèrement supérieure à celle des matières premières.

- Les pays diversifiés.
Plus de 70% de leur PIB est généré par l'industrie et les services. Ils sont aussi très tournés vers l'exportation. Il s'agit de l'Afrique du Sud, la Tunisie, le Maroc, la Namibie, l'Egypte et la Côte d'Ivoire. C'est dans ces pays que la classe de consommateurs est la plus importante. Ils commencent à sérieusement attirer les investissements étrangers. Ainsi Walmart a pis le contrôle du premier distributeur sud-africain, Massmart qui a des magasins dans 13 autres pays africains.

- Les pays en transition.
Zambie, Sénégal, Mozambique, Kenya, Cameroon, Ouganda, Ghana et Tanzanie. La part du secteur primaire (agriculture et ressources) y reste importante. Le marché intérieur est moins développé mais offre des perspectives à plus long terme d'autant que certains de ses pays voient le secteur industriel et de service se développer rapidement.

- Les pays en prétransition.
Mali, République Démocratique du Congo, Ethiopie, Sierra-Leone, sont des pays pauvres, qui, pour certains (Congo, Ethiopie et Mali) se développent rapidement (plus de 7% par an depuis 2000). Ils ne constituent pas des marchés à court terme.


Points d'intérêts

On parle beaucoup du potentiel de développement en Asie du Sud-Est. L'article met en évidence celui qui existe en Afrique en soulignant les diversités de situations en fonction des pays. Pour qui s'intéresse à l'Afrique, l'article met en évidence plusieurs points :
- bien choisir le pays tête de pont et la stratégie d'entrée : croissance organique sur des marchés nouveaux (comme la distribution) ou acquisition sur des marchés déjà développés comme la banque ou les télécoms.
- adapter son offre à la réalité locale. Dans la classe moyenne, les revenus sont moins élevés, il y a aussi une masse de clients pauvres que l'on peut aller chercher. Tout ne peut pas s'inventer depuis les sièges et les centres de recherche occidentaux. La réalité locale impose des façons de voir différentes, révèle de nouvelles opportunités invisibles depuis Paris, New-York ou Montréal. Il faut s'installer sur place et réfléchir avec les locaux. Un processus de reverse innovation peut même être enclenché : lequel permettra à partir d'offres conçues localement pour les marchés des pays en développement, d'imaginer des produits et des services qui seront proposés sur les marchés occidentaux à des clients de plus en plus sensibles au prix.
- penser techno. Les marchés émergents entrent directement dans le monde moderne, ils adoptent naturellement les dernières générations technologiques. En particulier parce qu'elles sont moins coûteuses en infrastructure. Par exemple M-Pesa est un service de transfert d'argent par téléphone mobile. Lancé au Kenya en 2007, il a gagné 6,5 millions de clients en deux ans et s'est exporté en Tanzanie et en Afrique du Sud.

Remarque pour finir : je suis frappé par la question de l'évolution politique. Ainsi parmi les économies diversifiées quatre sont stables : l'Afrique du Sud, Maurice, le Maroc et la Namibie, et trois connaissances une incertitude politique : l'Egypte, la Tunisie et la Côte d'Ivoire. On peut adopter le point de vue de Tocqueville et considérer que les révoltes populaires adviennent dans des périodes durant lesquelles la situation s'améliore et espérer que leurs situations vont vers l'amélioration et une stabilisation plus démocratique. Du point de vue économique cependant l'incertitude est grande : ces situations seront riches d'opportunités mais aussi d'incertitudes. Il y a des risques à prendre. Peuvent être payants.