lundi 6 décembre 2010

De la société de l'information à la société de la relation (partie 1)

Depuis quelques semaines, je réfléchis à l’idée, suggérée lors d’une conversation par Isabelle Lopez, que nous vivons une transition d’une société de l’information à une société de la relation. Allumage instantané de réverbère. Depuis j’accumule des preuves. Je les distillerai dans les prochains mois. Attention : réflexion en cours, donc imparfaite.

Dans un premier temps, il me paraît essentiel de présenter le concept.

Lors de la conférence d’ouverture de la Journée Informatique du Québec, Martin Forest et moi avons présenté l’idée à 1400 personnes. Nous sommes toujours vivants pour en parler, c’est donc que :
a. Les participants étaient suffisamment assoupis pour ne pas entendre ou renoncer à des comportements velléitaires.
b. Qu’il y a là peut-être quelque chose.

Pour préciser le concept nous avons présenté ceci :


Nous distinguons 4 étapes dans l’organisation des systèmes productifs : les sociétés artisanale, industrielle, de l’information et de la relation.


La société artisanale

Dans une société artisanale les individus utilisent leur maîtrise technique d’un métier pour réaliser leur tâche. Les individus sont indépendants (s’entourent d’un petit nombre d’aides), organisent autour d’eux un atelier qui réunit des apprentis, qui permet d’être plus efficace et constitue une école pour transmettre leurs connaissances.


La société industrielle

La société industrielle se développe avec la mécanisation. Elle se caractérise par une confiance absolue dans la machine. Cela s’inscrit dans une tradition philosophique portée par exemple par Descartes pour qui le monde est une gigantesque machine dont on pourrait expliquer les mécanismes. Cette perspective génère son illusion : celle du robot, reproduction mécanisée du comportement humain. Illusion comme le robot joueur d’échec qui à la fin du XVIIIème et au début du XIXème fascinait les cours d’Europe et qui finit par dévoiler son secret : le nain caché dans le coffre de la machinerie.
L’organisation taylorienne du travail est la quintessence de cette organisation. Le travail est organisé en une chaîne de tâches réalisées par des travailleurs. Les individus sont les bras qui font fonctionner le mécanisme de production. Pas besoin de mobiliser leur intelligence, à tel point que les sociologues du travail conseillent à l’époque de rendre les gestes tellement automatiques que les individus pourront penser à autre chose, s’évader pour ne pas devenir fous.

(Dans « Les métamorphose de la question sociale », Robert Castel montre d’ailleurs comment s’est vécue la transition entre la société artisanale et la société industrielle. A la fin du XVIIIème siécle et au cours du XIXIème, les artisans se sont d’abord regroupés sous le même toit pour mutualiser l’accès aux nouvelles technologies énergétiques : la machine à vapeur, qui permettait une production plus efficace. L’étape d’optimisation supplémentaire de la chaîne de valeur a été naturellement de salarier les artisans pour avoir une maîtrise globale de l’ensemble des machines).


La société de l’information

La société de l’information naît avec les développements des ordinateurs après la seconde guerre mondiale. Elle s'appuie sur l'algèbre Booléenne (le binaire 0 ou 1). L'informatique fonctionne dans un paradigme algorithmique.
Derrière les algorithmes, il y a l’idée que des processus systématiques, basés sur le calcul, permettent de définir et de décrire, ce qui constitue les étapes optimales pour atteindre un résultat. Dans l’organisation du travail, dans laquelle l’informatique prend de plus en plus de place, cela se traduit par un fonctionnement par processus, avec une réingénierie constante des processus dans le but d’atteindre (enfin) un fonctionnement optimal. Il est frappant de voir comment lorsqu’on installe un progiciel (un ERP par exemple), il s’agit d’adapter les processus de fonctionnement de l’entreprise parce qu’il existe des bonnes pratiques qui vont avec : logique algorithmique, plus que logique métier. Dans ce parafL’organisation de la production s’appuie que la vision algorithmique qui est le fondement de l’informatique.
Appliqué aux entreprises qui s'informatisent, ce paradigme transforme l'organisation de la production. Les hommes deviennent des processeurs d’information. Ce qu’on attend des individus dans ce contexte, c’est qu’ils se fondent dans les processus existants. Si on a besoin de leur intelligence (pour traiter l’information), on attend d’eux des comportements de conformité.
Et dans les usines, sur les chaînes de production, me direz-vous ? La même évolution est à l’œuvre. Les tâches sont de plus en plus effectuées par des machines. Les travailleurs sont ceux qui gèrent l’information produite par les machines (la planification, la qualité, etc.) et les incidents. Et quand bien même ce sont eux qui vissent, la part informationnelle du travail est considérable : plannings de production, indicateurs multiples, etc.

La société de l’information e a aussi ses quêtes (ses illusions ?) : l’intelligence artificielle. La création d’un ensemble d’algorithmes assez sophistiqués et de machines assez puissantes pour reproduire le cerveau humain. Deep Blue a succédé au joueur d’échec mécanique. L’intelligence artificielle est-elle aussi une illusion. « A la recherche du temps perdu » pourra-t-il un jour écrit par une machine ?


La société de la relation

Il me paraît (comme à d’autres) que nous basculons dans une société de la relation. Cette évolution est portée par une évolution des sciences. La physique quantique, c’est que les choses ne sont pas 0 ou 1. Elles peuvent être 0 et 1 en fonction de la relation entre les éléments. L’observateur influence ce qu’il observe. La notion de complexité montre aussi des effets d’interdépendance entre les éléments d’un système.
Les outils collaboratifs, le fameux web 2.0, nous font basculer dans un monde de réseaux, d’interaction entre les individus. Ce qui regroupe les individus, ce n’est plus un processus, mais un projet. Même si les processus restent incontournables, dans ce contexte où l’innovation est impérative, les individus sont plus autonomes et co-créateurs. On attend d’eux une implication totale : leurs bras, leur intelligence, leurs émotions, leurs capacités relationnelles. Cela a un impact considérable sur la dynamique de management et les leviers de mobilisation des individus. J’y reviendrai un de ces jours.

La société de la relation a me semble-t-il aussi ses illusions. En particulier la capacité des individus à travailler dans le sens du bien commun. Je ne suis pas rousseauiste. De multiples expériences en sociologie (celle qui me frappe le plus est celle de Milgram) montrent que les dynamiques de groupe introduisent des déviances qui éloignent d’un fonctionnement optimal (pour utiliser un euphémisme).


Conclusion

Le passage d'une société de l'information à une société de la relation est, selon moi, une transformation radicale dont on peut mesurer les manifestations dans tous les domaines : marketing, politique (storytelling, usage de l'émotionnel), stratégies d'entreprise (réseau, crowdsourcing, développement durable), organisation du travail (matrices, outils collaboratifs), modes de socialisation (web 2.0), etc.

Dans mes mois qui viennent, régulièrement j'approfondirai un aspect en essayant d'être le plus concret possible. Je promets que c'était là la première et la dernière brique conceptuelle.

Nous basculons dans une société de la relation. J'aime cette idée. Elle me paraît humainement très riche. Quand je me laisse aller j'y vois les germes d'une nouvelle utopie : un travail plus satisfaisant pour les individus, des modes de consommation plus équilibrés, régulés par les interdépendances, enfin des citoyens plus responsables et maîtres de leur destin collectif. On peut toujours rêver.

4 commentaires:

Sacha a dit…

Complètement d'accord, c'est bien pour ca que certaines agences se positionnent déjà non plus comme des agences de communication, mais bien déjà comme des agences d'interactions...
http://www.pheromone.ca/

R. D. a dit…

J'aime lire ce blog, ça m'avait manqué ... la fin de session libère du temps pour rattraper le retard.

Pourrait on dire que ce ne sont pas des systèmes qui se succèdent, mais plutôt qui s'additionnent ?

J'ai l'impression que nous ne somme pas sur une unidimensionnalité (un seul système en oeuvre) mais sur une multidimensionalité.
Les dimensions suivantes (niveau technique, mécanisation, niveau d'information/technologies de l'information et enfin niveau relationel) oson coexistante et varient plus ou moins indépendamment les unes des autres.


Depuis l'ère industrielle, la mécanisation a évoluée (le niveau nano-technologique pourrait être l'un des résultats de ces avancements), le savoir faire de certains domaines également (prenons l'exemple de la médecine) et l'information disponible également, jusqu'à devenir interactive (merci le temps réel).

On ne peut pas dire que le relationnel n'existait pas avant (plus dans certaines sociétés que d'autres, certes), ni qu'il a remplacé l'information, qui continue d'évoluer. Le relationnel se serait développé s’appuyant sur l'information (symbiose). C'est probablement d'ailleurs la poursuite de l'essor des technologies de l'information qui va doper le relationnel.

En utilisant ce modèle ,je me demande si le coté relationnel n'a pas une limite de développement et s'il ne va pas stagner un moment venu, pour finir par s'effacer devant le développement de l'automatisation et des technologies de l'information, qui lui semble sans limite .

Frédéric Charles a dit…

Très bien vu. Cela exprime une évolution que je vis avec les systèmes collaboratifs et l émergence de l entreprise numérique qui tisse ces relations. Un article sur www.greensi.fr qui va dans ce sens. Je suis intéresse pour poursuivre la réflexion en ligne ou IRL.

Jean-François Rougès a dit…

@Sacha : bon exemple, merci. Comme quoi on peut facturer des clients pour faire de la relation plus que la communication.

@R.D. : D'accord avec toi, les systèmes s'additionnent. Le fonctionnement par projets, s'ajoute au fonctionnement par processus.
Mais je crois quand même qu'il y a des structures sociales dominantes. Cela a des impacts sur des éléments d'infrastructure, par exemple le droit. Ainsi la société de la relation pose la question de la propriété intellectuelle.
Bonne question : quelle prochaine étape ? Peut-être le virtuel, comme on le voit dans les films de science fiction : clones, avatars, etc.

@ Frédéric Charles : Avec plaisir. Je vais commencer par lire Entreprise 2.0. Cela me semble converger à survoler les choses.